03/04/2026 mondialisation.ca  18min #309799

Ce que les bombes ne peuvent pas tuer. Partie I : Ali Shariati, la Révolution iranienne et l'arrogance du Nouvel Empire

Par  Amir Nour et  Laala Bechetoula

"Chaque siècle a son Abou Dharr. L'Islam attend le sien." (Ali Shariati, L'Islam et la question sociale, 1972)

"Les damnés de la terre n'attendent plus. Ils agissent." (Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961)

"L'être humain n'est pas un produit de son environnement mais un projet en devenir." (Malek Bennabi, Le Problème des idées dans le monde musulman, 1970)

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Note éditoriale

Cet article est publié en trois parties.

La partie I retrace la vie, la pensée et l'héritage intellectuel d'Ali Shariati.

La partie II explore le dialogue intellectuel de Shariati avec Frantz Fanon et la décolonisation des consciences, sa distinction révolutionnaire entre chiisme alavide (rouge) et chiisme safavide (noir), sa dette envers le concept de colonisabilité de Malek Bennabi, la figure d'Abou Dharr comme archétype de la justice sociale islamique, et les forces qui se sont refermées sur lui jusqu'à sa mort mystérieuse à Southampton en 1977.

La partie III jette le pont entre la révolution inachevée de Shariati et le monde qui brûle aujourd'hui : la guerre de 2026 contre l'Iran et le cadrage géothéologique qui la légitime, le fils du Shah appelant les bombes étrangères sur son propre pays, et l'endurance civilisationnelle d'un peuple qui a décidé de vivre debout.

Trump, l'Iran et l'ignorance du Nouvel Empire

Dans une interview sur Fox News avec la belle-fille de Trump, Lara, le 26 février 2026, l'envoyé américain Steve Witkoff a déclaré que le Président Donald Trump était "curieux" quant à la position de Téhéran. Witkoff a révélé que le Président se demandait pourquoi l'Iran n'avait pas "capitulé" face au déploiement militaire de Washington visant à forcer Téhéran à conclure un accord nucléaire, déclarant :

"Le Président sait qu'il a beaucoup d'alternatives, mais il est curieux de savoir pourquoi ils n'ont pas... Je ne veux pas utiliser le mot 'capituler', mais pourquoi n'ont-ils pas capitulé ? (...) Pourquoi, sous cette pression, avec cette puissance navale déployée là-bas, pourquoi ne sont-ils pas venus nous dire 'Nous jurons que nous ne voulons pas d'armes nucléaires, donc voici ce que nous sommes prêts à faire' ? Et pourtant, c'est difficile de les amener à ce point."(1)

Les propos de Witkoff intervenaient alors que deux rounds de négociations américano-iraniennes sous médiation omanaise reprenaient à Genève, des pourparlers qui allaient ensuite achopper sur des points de friction majeurs, notamment les niveaux d'enrichissement de l'uranium, le programme de missiles iranien et l'étendue de la levée des sanctions.

Un mois plus tard, alors que les bombes continuaient de pleuvoir sur Téhéran et ailleurs dans le pays, que le Croissant-Rouge iranien comptait plus de mille quatre cents morts, que le prix du pétrole tremblait et que le détroit d'Ormuz retenait son souffle, Trump décrivait de nouveau le pays millénaire qu'il venait d'attaquer comme "très différent et étrange" et ses diplomates comme des gens qui "supplient", déclarant : "Les négociateurs iraniens sont très différents et étranges. Ils nous supplient de conclure un accord..."

Relisez cette phrase. Lentement. Laissez-la s'installer. Voici un homme qui, vingt-six jours plus tôt, avait ordonné le bombardement de l'Iran. L'homme qui, le 28 février 2026, lançait l'Opération Fureur Épique contre l'Iran, historiquement connu sous le nom de Perse, l'un des plus anciens berceaux civilisationnels du monde, avec une histoire remontant à plus de cinq millénaires. L'homme qui, dans les heures qui ont suivi, a vu Khamenei être assassiné et a dit — lorsqu'on lui a demandé qui le remplacerait — quelque chose comme : "Nous verrons. Il y a de très bonnes personnes là-bas."

Examinons en premier lieu ce mot, "étranges", et exposons-le à la lumière. Car il révèle, avec une précision involontaire qu'aucun satiriste n'aurait pu inventer, toute la profondeur de l'ignorance manifeste dont cette guerre est née.

Mais avant cela, voici ce qu'aucun rapport de Washington ne contiendra jamais, ce qu'aucun briefing de think tank n'a jamais saisi : l'Iran ne capitule pas parce que l'Iran n'a jamais capitulé. Ni devant Alexandre, qui conquit mais ne put tenir. Ni devant les armées arabes, qui apportèrent une foi nouvelle mais furent elles-mêmes absorbées par la culture persane en l'espace de deux générations. Ni devant les Mongols, qui rasèrent des villes entières et se retrouvèrent, un siècle plus tard, en train d'écrire de la poésie en farsi. Les empires qui conquirent l'Iran furent avalés par lui. Ce n'est pas une posture politique. Ce n'est pas une tactique de négociation. C'est quelque chose de plus ancien, de plus profond, et d'entièrement hors de portée des sanctions, des groupes aéronavals et de la fureur particulière d'un président qui confond l'entêtement avec la stratégie.

Donald Trump ne connaît pas l'Iran. Il ne connaît pas la Perse. Il ne sait pas que la langue persane, le farsi, est l'une des plus anciennes langues littéraires vivantes au monde, que Hafez et Roumi ont écrit des vers qui sont toujours récités par des millions de personnes à travers le monde sept siècles plus tard, et que la poésie d'Omar Khayyam a atteint l'Europe avant la naissance de Shakespeare. Il ne sait pas que Cyrus le Grand — le même Cyrus que Reza Pahlavi invoque dans ses discours opportunistes, le même Cyrus dont le nom orne les "Accords de Cyrus"(2) censés lier un futur Iran à Israël — a rédigé la première déclaration des droits de l'homme de l'histoire, cinq siècles avant Jésus-Christ, sur un cylindre d'argile aujourd'hui conservé au British Museum. Il ne sait pas qu'Avicenne — Ibn Sina — a codifié la médecine et la philosophie alors que l'Europe médiévale brûlait ses sorcières et ses livres. Il ne sait pas que Zarathushtra Spitama, plus connu sous le nom de Zoroastre, a conçu la lutte cosmique entre le Bien et le Mal quand Rome n'était encore qu'un village de bergers le long d'une rivière que personne n'avait encore nommée le Tibre.

Étranges. Le mot revient comme un boomerang. Car il n'y a rien de plus étrange — rien de plus incompréhensible dans l'histoire des rencontres entre civilisations — qu'un pays qui bombarde un autre pays dont il ne lit presque jamais l'histoire, dont il ne parle pas la langue et dont il n'entend parler des penseurs qu'une fois tous les trente-six du mois.

Et si Donald Trump ne connaît pas Cyrus, ne connaît pas Avicenne et n'a jamais ouvert le Shahnameh de Ferdowsi — comment pourrait-il connaître Ali Shariati ?

La plupart des Américains ne connaissent pas l'Iran. Ils en ont une image : des mollahs en colère, des foules fanatiques, des fatwas, des menaces nucléaires, des otages, du terrorisme et l'Axe du Mal. Une image construite en quarante-cinq ans de propagande soigneusement entretenue, amplifiée par des médias qui n'ont presque jamais envoyé de correspondants aux splendeurs que sont Ispahan, Tabriz ou encore Chiraz et qui ignorent que Téhéran est une ville de dix millions d'âmes où l'on discute philosophie dans les cafés, où les femmes étudient la médecine et le droit, et où un peuple sophistiqué, fier et industrieux — écrasé par des sanctions sévères et illégales — regarde les bombes tomber sur ses maisons, ses hôpitaux, ses usines, ses écoles et ses universités et se demande ce qu'il a fait au monde pour mériter cela.

Trump, très probablement, ne connaît pas Shariati. Netanyahu non plus. Reza Pahlavi ne cite jamais Shariati. Et c'est précisément là que réside le scandale : un pays est bombardé par des gens qui ne connaissent pas ses penseurs. Un "régime" fait l'objet d'une tentative de renversement par ceux qui n'ont probablement jamais lu les philosophes qui en ont conçu la naissance. Et un peuple est "libéré" par ceux qui ignorent ses rêves.

Venons-en maintenant à l'autre déclaration outrageante. Les négociateurs iraniens "supplient", a dit Trump. Vraiment ? Peut-être font-ils ce que leur civilisation a toujours fait face à une force écrasante : endurer, absorber et attendre. Car une civilisation qui a survécu à Alexandre le Grand, aux conquêtes arabes, aux invasions mongoles, aux manipulations impériales britanniques, aux coups d'État américains ouverts et secrets, et à quarante-cinq ans de sanctions incapacitantes a certainement appris quelque chose sur le temps qu'aucun compte X/Twitter — ni aucun post Truth Social — ne peut saisir.

C'est pour toutes les raisons évoquées ci-dessus que le présent article se devait d'être écrit. Parce qu'avant les bombes, il y avait des idées ; parce qu'après les bombes, il y aura encore des idées ; et parce que l'homme qui a pensé l'Iran, peut-être plus profondément que quiconque au vingtième siècle, mérite d'être lu — surtout à présent que son pays brûle et que l'homme qui l'a bombardé qualifie son peuple d'"étrange".

Son nom est Ali Shariati. Il était tout sauf étrange. Il était un miroir. Et ses idées et sa mémoire, aucune bombe, pas même la GBU-43/B Massive Ordnance Air Blast (MOAB), surnommée la "Mère de toutes les bombes", ne peut tuer.

Un homme debout

Il est des hommes que l'histoire absorbe sans les digérer. Des penseurs dont les idées allument le feu et qui sont ensuite consumés par les flammes mêmes qu'ils ont attisées.

Ali Shariati est l'un d'eux. Né en 1933 dans le petit village de Mazinan, dans la province du Khorassan, il n'était ni un ayatollah, ni un général, ni un politicien. Il était professeur. Il portait des costumes européens, fumait le cigare et parlait français avec l'aisance d'un intellectuel parisien. Et pourtant, ses conférences à la Husseyniyeh Ershad de Téhéran attiraient des milliers de jeunes Iraniens qui trouvaient là ce que ni le marxisme importé ni l'islam clérical ne pouvaient leur offrir : une identité debout, une conscience qui refuse de plier.

L'Iran des années 1950 était un pays déchiré. D'un côté, la monarchie corrompue du Shah Mohammed Reza Pahlavi, étroitement liée à Washington et Londres depuis le coup d'État de 1953 qui renversa le démocratiquement élu Premier ministre Mohammad Mossadegh — coupable d'avoir osé nationaliser le pétrole iranien ;(3) de l'autre, une gauche marxiste incapable de parler à une société profondément enracinée dans la culture islamique chiite. Entre ces deux impasses, la jeunesse iranienne instruite cherchait une troisième voie.

C'est dans ce vide intellectuel et politique que Shariati s'est engouffré — non pas pour combler une lacune, mais pour poser une question que personne n'osait formuler : et si l'islam n'était pas le problème, mais la solution ? Non pas l'islam des mollahs de cour ou des rituels stériles, mais un islam de lutte, un islam de libération, un islam qui pense, agit et refuse ?

Les années parisiennes de Shariati, de 1959 à 1964, furent décisives : il obtint son doctorat en études islamiques et en sociologie à la Sorbonne ; il rencontra Jean-Paul Sartre, lut Albert Camus et fréquenta les cercles de la gauche anticoloniale française ; il traduisit Fanon en persan et rencontra des militants du Front de libération nationale algérien (FLN). Et c'est là, précisément, que l'Algérie entra dans sa vie — non comme une toile de fond, mais comme une révélation.

L'Algérie, école de la révolution

Paris, 1959. Shariati arrive dans une ville saisie par la fièvre révolutionnaire. La guerre d'Algérie refonde non seulement la géographie de l'Afrique du Nord mais aussi la conscience politique du monde entier. Ce n'est pas seulement une guerre coloniale ; c'est la première grande démonstration, aux yeux du tiers-monde, qu'un peuple musulman — pauvre, faiblement armé — peut tenir tête à l'une des grandes puissances militaires de l'époque et vaincre.

Dès 1959, Shariati commence à collaborer activement avec le FLN à Paris.(4) Ce n'est pas une posture intellectuelle ; c'est un engagement concret, physique, risqué. Le 17 janvier 1961, il est arrêté lors d'une manifestation en l'honneur de Patrice Lumumba, le dirigeant congolais assassiné avec la complicité de la CIA.(5) Shariati n'était pas un observateur de la révolution. Il en était un acteur.

C'est surtout l'Algérie, dont la lutte pour l'indépendance atteignait son apogée pendant les années parisiennes de Shariati, qui eut sur lui un impact décisif. L'Algérie lui enseigna ce qu'aucun livre de philosophie ne peut enseigner : que la théorie sans le sang est vaine, que la révolution n'est pas un concept mais une chair, et que la libération se paie au prix le plus fort — et que ce prix peut être accepté volontairement.

L'Algérie lui enseigna aussi quelque chose de plus subtil et de plus durable : que la décolonisation n'est pas seulement militaire. Une fois le colonisateur parti, il faut encore se décoloniser soi-même. Il faut réinventer une identité qui ne soit ni le mimétisme du colonisateur ni un retour fantasmé à un passé mythifié. C'était précisément le problème que Shariati allait poser à l'Iran.

Puis il y eut le président algérien Houari Boumediene. Boumediene — qui prit le pouvoir en Algérie en 1965, nationalisa le pétrole algérien en 1971 sans fléchir devant les compagnies occidentales, accueillit le quatrième sommet du Mouvement des non-alignés à Alger en septembre 1973 et fit de la capitale algérienne le centre géopolitique du tiers-monde pendant une décennie — incarnait quelque chose que Shariati n'avait pas encore vu à l'échelle d'un État : une tentative authentique de conjuguer islam, socialisme et souveraineté nationale en un seul projet civilisationnel.(6)

L'Algérie de Boumediene était pour Shariati une preuve vivante, à portée de main. Boumediene soutenait inconditionnellement les mouvements de libération en Afrique, dans le monde arabe et en Amérique latine. Il nationalisa les hydrocarbures. Il arabisa l'enseignement. Il construisit des barrages et des usines. Il fit de l'Algérie un État debout— un mot que Shariati fera résonner dans toute sa philosophie politique.

Pour Shariati, observant tout cela depuis Téhéran, où le Shah régnait avec la bénédiction de Washington, l'Algérie était un défi permanent. Si un peuple qui a subi cent trente-deux ans de colonisation française peut se lever et construire un État souverain qui ose dire non aux grandes puissances, alors pourquoi l'Iran, héritier d'une civilisation millénaire, devrait-il accepter la tutelle américaine et le chiisme safavide comme seuls horizons possibles ?

Boumediene intervient auprès du Shah pour Shariati

Le lien entre l'Algérie et Shariati ne se limita pas à une influence intellectuelle. À un moment donné, il prit la forme d'un acte concret — discret, diplomatique et décisif.

En septembre 1973, après la fermeture forcée de la Husseyniyeh Ershad sur ordre du Shah, Shariati est arrêté par le SAVAK. Il disparaît dans les prisons du régime. Dix-huit mois de détention, d'isolement et d'interrogatoire(7) pendant lesquels un homme dont les idées avaient embrasé toute une génération disparut derrière les murs de la prison d'Evin, tandis que le monde se taisait. Le monde, mais pas entièrement. L'Algérie ne s'est pas tue.

Boumediene — le même homme qui venait de faire d'Alger la capitale morale du tiers-monde — intervint auprès du Shah d'Iran en faveur de la libération de Shariati. Ce geste mérite une attention particulière. En 1975, le Shah était un allié stratégique de Washington, un pilier de l'ordre américain au Moyen-Orient. Intervenir en faveur d'un prisonnier politique que la SAVAK considère comme l'un des intellectuels les plus dangereux d'Iran est un acte de courage diplomatique que peu de chefs d'État auraient osé. Boumediene a osé. Parce qu'il connaissait la valeur d'un penseur. Parce que la solidarité révolutionnaire tiers-mondiste n'était pas, pour lui, une formule rhétorique mais une obligation morale.

En mars 1975, Shariati fut libéré — assigné à résidence, harcelé et interdit de publication, mais vivant. Vivant et capable d'écrire pendant deux années encore, jusqu'à son exil forcé de 1977. Nous ne saurons jamais avec certitude combien de pages Shariati a réussi à écrire grâce à ce geste algérien, combien d'esprits ses textes de 1975-1977 ont façonnés et combien de graines ils ont semées dans la terre d'une révolution qui allait éclater.

Les Accords d'Alger et le prix payé dans le sang

L'histoire de l'Algérie et de l'Iran ne s'arrête pas là. Elle a un deuxième acte — plus grand, plus tragique, et presque complètement ignoré par l'opinion publique mondiale.

Le 4 novembre 1979, des étudiants iraniens prennent d'assaut l'ambassade américaine à Téhéran. Cinquante-deux diplomates américains sont retenus en otage pendant 444 jours.(8) Les États-Unis et l'Iran n'ont aucune relation diplomatique. Aucun intermédiaire crédible n'existe. Aucune puissance ne peut parler aux deux parties simultanément sans perdre sa neutralité. Sauf une : l'Algérie.

Fidèle depuis son indépendance aux valeurs de dialogue et de coopération, fidèle à la doctrine du non-alignement forgée dans les montagnes de la guerre de libération, l'Algérie n'hésite pas à s'engager. C'est Mohamed Seddik Benyahia — ministre des Affaires étrangères, ancien militant du FLN et plus jeune négociateur des Accords d'Évian en 1962, un homme dont l'intelligence diplomatique forçait l'admiration jusqu'à Washington et que ses pairs avaient surnommé "le renard du désert" — qui prend en charge la médiation. Il constitue une équipe de haut niveau composée de diplomates, de banquiers et de juristes qui feront la navette entre Alger, Washington et Téhéran, parfois sans dormir pendant des jours.(9)

Le 19 janvier 1981, les Accords d'Alger sont signés.(10) Le lendemain, à trois heures du matin, un avion d'Air Algérie atterrit sur le tarmac de l'aéroport d'Alger avec à son bord les 52 Américains, libres après 444 jours de captivité. ⁸ L'ancien président Carter et le secrétaire d'État adjoint Warren Christopher ont personnellement félicité Benyahia, notant qu'il travaillait souvent sans dormir pour assurer le retour des otages. Des décennies plus tard, l'ambassade américaine à Alger publiait encore des hommages annuels, écrivant que "l'Amérique lui resterait éternellement reconnaissante" à lui et à ses collègues.(11) L'Amérique avait été sauvée de l'humiliation. Par l'Algérie.

Un an plus tard, Benyahia est de nouveau en mission de paix. Cette fois entre l'Iran et l'Irak, dont la guerre fauchait les vies de centaines de milliers de personnes depuis septembre 1980. Le 3 mai 1982, son avion — un Gulfstream II de la présidence algérienne — explosa en plein vol à la frontière irano-turque. Avec lui moururent huit hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères, un journaliste et les quatre membres d'équipage. Il n'y eut aucun survivant.

L'accumulation de preuves et de témoignages ultérieurs désigne de manière accablante la responsabilité irakienne : l'avion aurait été abattu par un missile soviétique tiré par un MiG-25 de l'armée de l'air de Saddam Hussein — qui ne voulait pas que la guerre finisse, parce que les grandes puissances qui la soutenaient ne voulaient pas qu'elle finisse non plus. Mohamed Seddik Benyahia avait 50 ans. Il avait négocié les Accords d'Évian à l'âge de 30 ans. Il avait libéré 52 Américains à l'âge de 49 ans. Et il mourut à 50 ans en tentant de sauver des centaines de milliers d'Iraniens et d'Irakiens dont personne à Washington ne connaissait les noms.

En 1975, Mohammad Reza Pahlavi rencontre Houari Boumediene et Saddam Hussein en Algérie pour enregistrer les accords d'Alger de 1975. (Domaine public)

Les États-Unis eux-mêmes ont officiellement reconnu, dans leurs propres archives diplomatiques, que "la mission de médiation de 1982 entre l'Irak et l'Iran a coûté la vie à l'ancien ministre des Affaires étrangères Benyahia et à tant de ses collègues."(12)

L'Algérie avait sauvé l'honneur américain en 1981. Elle avait payé ce service avec la vie de ses meilleurs diplomates en 1982. Elle avait, quelques années plus tôt, peut-être sauvé les dernières pages d'Ali Shariati en intervenant auprès du Shah pour sa libération.(13) Et elle avait, quelques années plus tôt, peut-être sauvé les dernières pages d'Ali Shariati en intervenant auprès du Shah pour sa libération.

Trois actes. Trois gestes de dignité gratuite qui sont la marque des grands peuples. Trois gestes dont le monde, et en particulier l'Amérique d'aujourd'hui, ferait bien de se rappeler avant d'envoyer ses bombes sur Téhéran en croyant rendre service à l'histoire.

Trump ne connaît pas Shariati. Il ne connaît probablement pas Benyahia non plus. Il ne sait pas qu'un avion algérien a ramené ses compatriotes à la liberté par une nuit de janvier 1981, ni qu'un autre avion algérien a été abattu par un missile de son futur allié irakien tandis qu'un diplomate algérien tentait d'arrêter une guerre. Il ne sait pas que l'Algérie a payé de vies humaines la paix que l'Amérique refusait de construire. Aujourd'hui, il bombarde un pays. Sans connaissance. Sans mémoire. Sans honte.

Amir Nour

Laala Bechetoula

Notes :

(1) Agencies et Times of Israel Staff, "Witkoff says Trump 'curious' why Iran hasn't 'capitulated' under US pressure", The Times of Israel, 22 Février 2025.

(2) Voir: Reza Pahlavi, "A Path to the Cyrus Accord", 26 Mars 2026, et Gila Gamliel, "The Cyrus Accords: The beginning of a new chapter in Israel-Iran relations", The Jerusalem Post, 18 Septembre 2025.

(3) Sur le coup d'État de 1953 contre Mossadegh, voir : Stephen Kinzer, "All the Shah's Men: An American Coup and the Roots of Middle East Terror", John Wiley & Sons, 2003. Les rôles de la CIA et du MI6 ont été officiellement reconnus en 2013.

(4) Shariati a commencé à collaborer avec le FLN à Paris en 1959. Voir : Ali Rahnema, "An Islamic Utopian: A Political Biography of Ali Shariati", I.B. Tauris, 1998, pp. 134-140; Wikipedia, "Ali Shariati".

(5) Shariati a été arrêté le 17 janvier 1961 lors d'une manifestation en l'honneur de Patrice Lumumba, assassiné ce même jour au Congo avec la complicité de la CIA et de la Belgique. Source : Wikipedia,

(6) Sur Boumédiène et le Mouvement des non-alignés, voir : BISA, "Algeria's Self-Determination and Third Worldist Policy Under President Houari Boumédiène"et Wikipédia, "Houari Boumédiène". Shariati a été emprisonné par la SAVAK de septembre 1973 à mars 1975. Voir : The Philosophy Room, "Ali Shariati", 2024 et MERIP, "Ali Shariati: Ideologue of the Iranian Revolution", 1982. 

(7) Shariati fut emprisonné par la SAVAK entre septembre 1973 et mars 1975. Voir : The Philosophy Room, "Ali Shariati", 2024, et MERIP, "Ali Shariati: Ideologue of the Iranian Revolution", 1982. 

(8) Sur la crise des otages en Iran, voir : Wikipedia, "Algerian mediation in the Iran hostage crisis" et NESA Center, "40 Years Later: The Role of Algerian Diplomacy During the Iran Hostage Crisis", Janvier 2021.

(9) Sur le rôle de Benyahia, voir : Stimson Center, "The Algerian Connection: Lessons Learned from Covering the Iran Hostage Crisis", 2024 et Archives UPI, "Mohammed ben Yahia, Algerian foreign minister", Mai 1982.

(10) NESA Center. Voir également : Wikipédia, "Algiers Accords (1981)".

(11) Ambassade des États-Unis à Alger, hommage publié le 3 mai 2021, cité par l'APS (Agence Presse Algérienne) et Radio Algérienne.

(12) US Department of State, Office of the Historian, Historical Documents, lettre citant "the 1981 mediation mission between Iraq and Iran that cost the lives of Algeria's former Foreign Minister Ben Yahia and so many of his colleagues", history.state.gov.

(13) Le Matin DZ, "Il y a 30 ans disparaissait Mohamed Seddik Benyahia", 3Mai 2012 ; La Patrie News, "Mohamed Seddik Benyahia", Mai 2022 et Wikipédia, "Mohammed Seddik Benyahia".

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Par  Amir Nour et  Laala Bechetoula

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Commentaire

newsnet 2026-04-03 #15482
L'Algérie lui enseigna ce qu'aucun livre de philosophie ne peut enseigner : que la théorie sans le sang est vaine, que la révolution n'est pas un concept mais une chair, et que la libération se paie au prix le plus fort — et que ce prix peut être accepté volontairement.
L'Algérie lui enseigna aussi quelque chose de plus subtil et de plus durable : que la décolonisation n'est pas seulement militaire. Une fois le colonisateur parti, il faut encore se décoloniser soi-même. Il faut réinventer une identité qui ne soit ni le mimétisme du colonisateur ni un retour fantasmé à un passé mythifié.