02/04/2026 chroniquepalestine.com  11min #309753

Se retrouver dans la ligne de mire de la « dé-palestinisation » de Jérusalem


Les décombres de la maison de la famille Hamdia, démolie par les autorités militaires israéliennes en mars 2026 - Photo : Qassam Muaddi / Mondoweiss

Par  Qassam Muaddi

La famille Hamdia a dépensé toutes ses économies pour construire une maison, mais les bulldozers israéliens l'ont détruite en un seul jour. Elle illustre parfaitement la politique de démolition de maisons menée de manière croissante par Israël en Cisjordanie.

Le ciel gris jette une lumière blafarde sur l'entrée du village palestinien de Qalandia, au nord de Jérusalem. La rue accidentée au niveau du rond-point ressemble à un site urbain abandonné, avec une tour de guet israélienne au loin et le mur de séparation israélien qui tranche le paysage sur une colline voisine. Quelques voitures se précipitent pour quitter le rond-point en direction de Ramallah, tandis qu'une vieille arche sur un côté indique : "Bienvenue à Qalandia".

À l'intérieur du village, le paysage offre un contraste saisissant : des jardins verdoyants, des oliviers et des remorques agricoles garées entourent des maisons en pierre, séparées par des rues étroites et tranquilles. Un homme se tient devant un tas de gravats, saluant les visiteurs. "Bienvenue dans ce qui était autrefois ma maison" dit-il.

Samer Hamdia, un ouvrier du bâtiment d'âge mûr, marche sur les vestiges de la maison qu'il a construite avec les économies de toute une vie et où, jusqu'à récemment, il vivait avec sa femme et ses six enfants. Les forces israéliennes l'ont démolie en décembre dernier dans le cadre de la  vague de démolitions de maisons palestiniennes en Cisjordanie menée par Israël.

Le village de Qalandia, adjacent au mur de séparation israélien, est considéré par Israël comme faisant partie de Jérusalem annexée. Cela en a fait une cible de démolition au cours des dernières années, avec quelque 30 maisons démolies à Qalandia en une seule nuit en 2016. Depuis lors, Israël a régulièrement émis des ordres de démolition à l'encontre d'autres familles du village.


Samer Hamdia montre des photos de ce qui était autrefois la maison familiale, avant qu'elle ne soit démolie par l'armée israélienne d'occupation - Photo : Qassam Muaddi / Mondoweiss

Selon Jamal Jumaa, coordinateur de la campagne populaire "Stop The Wall", la zone nord de Jérusalem "est un élément crucial des plans de colonisation israéliens autour de Jérusalem, car elle a déjà encerclé la ville de tous côtés, l'isolant du reste de la Cisjordanie".

À Qalandia, la seule chose qui sépare la partie de Jérusalem annexée par Israël de la Cisjordanie est le mur. Mais Israël a l'intention de changer cette réalité. "Depuis 2009, Israël a annoncé son intention de construire une colonie pour les Israéliens orthodoxes sur les terres de Qalandia, dans la zone qui abritait l'aéroport de Jérusalem avant l'occupation" explique Jumaa. "Pour cela, il faut créer une zone tampon, ce qui paralyserait le développement des communautés palestiniennes voisines comme Qalandia."

Mais cette politique de démolition de maisons ne se limite pas au nord de Jérusalem.

À la mi-février, le Centre d'Aide Juridique de Jérusalem (JLAC) a  signalé qu'Israël avait démoli 300 propriétés palestiniennes en Cisjordanie au cours du premier mois et demi de 2026.

Haaretz a  rapporté que la vague de démolitions israéliennes "ouvrait la voie" à l'expansion des colonies israéliennes, tandis que l'ONU  mettait en garde contre la "dé-palestinisation" irréversible de Jérusalem, avertissant que le génocide de Gaza pourrait "déborder sur la Cisjordanie".

En ne délivrant pas de permis de construire, explique Jumaa, les Palestiniens sont contraints de construire des maisons sans permis, qui sont ensuite démolies. "Cela bloque tout projet d'avenir pour les Palestiniens de la région, les poussant finalement à partir" ajoute-t-il.

Sur le site de sa maison démolie, Samer est rejoint par son fils, Mahdi. Tous deux se remémorent ce qu'était leur maison.

"Ici, nous avions construit deux appartements séparés dans un même bâtiment" explique Samer en désignant le tas de gravats. "Un pour toute la famille et un pour Mahdi, qui se préparait à se marier." Mahdi sourit mais continue de regarder les gravats.

"J'ai travaillé à la construction de cette maison avec plus de passion que sur n'importe quel autre chantier" poursuit Samer. "C'est notre maison, après tout. Ma maison."

Il rit en se remémorant sa première nuit dans leur nouvelle maison. "J'ai dormi cette nuit-là comme je n'avais pas dormi depuis longtemps. C'était un sentiment de paix et de satisfaction."

La famille Hamdia a commencé à construire sa maison en 2020, mais le rêve d'en devenir propriétaire avait commencé bien plus tôt. "J'ai commencé à travailler à 17 ans, il y a bien longtemps" explique Samer. "Depuis, j'économise pour construire une maison. Après mon mariage, ma femme et moi vivions chez mes parents, de l'autre côté de la ville." Il pointe du doigt au loin, où l'on aperçoit plusieurs maisons à Qalandia.

En 2016, Samer a acheté le petit terrain destiné à sa maison. Il a demandé un permis de construire auprès des autorités militaires israéliennes - plutôt qu'auprès de l'Autorité Palestinienne (AP) - car son terrain se trouve dans la zone C, qui représente environ 60 % de la Cisjordanie et est sous contrôle militaire israélien total.

Les 40 % restants du territoire, désignés comme zones A et B en vertu des accords d'Oslo de 1993, relèvent à des degrés divers d'une administration partagée entre l'AP et l'armée israélienne.

Alors que les permis de construire sont délivrés par l'AP dans les zones A et B, les autorités israéliennes en délivrent rarement pour la zone C.

Mais Samer a tout de même fait sa demande, dit-il, car il avait plus de chances d'en obtenir un. Il explique que son terrain se trouve à quelques pas de la zone B, ce qui, selon lui, faciliterait l'obtention de l'autorisation. C'est du moins ce qu'il pensait.

"J'ai fait toutes mes démarches administratives par l'intermédiaire d'un cabinet d'avocats à Ramallah, mais peu après avoir déposé ma demande, l'avocat du cabinet m'a convoqué dans son bureau" raconte Samer. "Il m'a dit de me préparer à débourser beaucoup d'argent, car la procédure judiciaire allait prendre du temps."

En 2020, l'affaire était toujours en suspens devant les tribunaux et la famille devait emménager dans une nouvelle maison. "Ma famille et mes parents âgés avaient besoin de plus d'espace et les formalités pour le permis étaient en cours, alors nous avons pensé commencer à construire la maison" explique-t-il.

La demande de permis de construire de Samer est restée bloquée devant les tribunaux israéliens pendant 10 ans. Il a dépensé 10 000 NIS (3 164 $) en frais juridiques et le permis n'a jamais été délivré.

Mais la menace qui pesait sur la maison familiale est apparue bien plus tôt. "En 2016, les Israéliens sont venus distribuer des ordres de démolition. J'avais déjà déposé ma demande de permis de construire, mais en arrivant le matin, j'ai trouvé un ordre de démolition livré sur mon terrain alors que presque rien n'avait encore été construit" raconte Samer.

"L'avocat était perplexe et m'a dit qu'il devait s'agir d'une erreur, que cela ne me concernait pas. Il m'a dit qu'il allait se renseigner auprès du tribunal."

"Comme un coup de marteau en plein cœur"

Pour les Hamdia, construire cette maison ne se résumait pas à réaliser un rêve ou à gagner de l'espace. Cela symbolisait l'expansion de leur famille élargie et l'enracinement toujours plus profond de celle-ci dans leur village.


"Chaque coup de marteau du bulldozer était comme un coup de poing dans mon cœur", confie Najla Hamida en contemplant les décombres de sa maison - Photo : Qassam Muaddi / Mondoweiss

Dans les villages palestiniens, les familles élargies vivent ensemble dans de petits complexes depuis des siècles. Communément appelés "Hosh", ces complexes sont composés de plusieurs maisons individuelles appartenant à des frères et sœurs et à leurs familles.

Lorsque les petits-enfants se marient et commencent à fonder leur propre famille, ils s'installent séparément et forment leur propre Hosh. "Le mariage de Mahdi et la construction de sa maison, c'était la même chose" explique Samer.

"Ce devait être le premier bâtiment du Hosh des Samer Hamdia, qui allait accueillir d'autres maisons pour les frères de Mahdi lorsqu'ils se marieraient eux aussi."

Najla, la femme de Samer, se joint à la conversation avec sa plus jeune fille, Mira, âgée de 11 ans. Elles se promènent parmi les décombres, observant les détails dans chaque recoin. "Je n'étais pas revenue depuis la démolition jusqu'à aujourd'hui" dit Najla. "Ça me brise le cœur de voir tout ça en ruines. C'est comme revivre cette perte."

"Construire cette maison était le projet le plus important que nous ayons eu en tant que famille, c'était comme l'aboutissement d'une vie" explique-t-elle.

"Nous avons rédigé tous ces chèques à mon nom pour payer les matériaux de construction et je me suis rendue des dizaines de fois à Ramallah pour déposer de l'argent sur mon compte bancaire, allant même jusqu'à mettre en gage mes bijoux de mariage chez un bijoutier. Nous sommes encore endettés à ce jour."

Au cours des dernières semaines avant d'emménager, Najla a arrêté de travailler chez ses beaux-parents et a passé tout son temps dans la nouvelle maison, réglant chaque détail de la décoration et de l'ameublement avec ses filles. La famille a emménagé dans sa nouvelle maison le 18 janvier 2024, le jour de l'anniversaire de Samer.

"De janvier 2024 à janvier 2025, j'ai connu la paix chez moi" se souvient Najla. "Je me réveillais le matin au chant des oiseaux, puis je préparais le petit-déjeuner pour toute la famille et je restais à la maison presque toute la journée, m'efforçant de la rendre aussi belle que possible."

Cette paix a commencé à s'estomper début 2025, lorsque l'avocat a appelé Samer pour lui dire que les autorités israéliennes ne délivreraient finalement pas de permis de construire. Il manquait des documents dans la demande, a-t-il expliqué.

"C'est là que j'ai senti que le compte à rebours avait commencé, mais l'avocat a également dit que les Israéliens ne viendraient pas démolir sans préavis" raconte Samer. "Et pourtant, ils l'ont fait."

Le matin du 16 décembre 2025, la famille Hamdia s'est réveillée au bruit des moteurs israéliens. Une jeep de police était arrivée dans la rue où se trouvait la maison des Hamdia, suivie d'un bulldozer. Samer a immédiatement compris que c'était le moment qu'il redoutait.

"L'officier israélien m'a dit sans détour qu'ils étaient venus pour ma maison" se souvient Samer. "Il a également dit qu'ils avaient envoyé un avis, que je n'ai jamais reçu, puis il a ajouté qu'il allait de l'autre côté du village pour remettre un avis de démolition à une autre famille, avant de revenir superviser la démolition de ma maison."

"Chaque coup de marteau du bulldozer était comme un coup de marteau dans mon cœur. J'avais tant investi de moi-même dans cette maison."

"Une policière est entrée dans la maison et a commencé à tapoter les murs pour voir de quoi ils étaient faits" raconte Najla. "Elle a ordonné à mes filles et à moi de sortir. Je lui ai dit : 'C'est ma maison' et je lui ai crié de partir. Mais elle a alors posé la main sur son fusil et s'est mise à hurler, alors nous sommes parties en pyjama sans emporter quoi que ce soit."

Lorsque l'officier israélien est revenu, des centaines d'habitants de Qalandia s'étaient déjà rassemblés et avaient commencé à sortir les meubles et autres effets personnels de la famille. "J'ai été surpris par la rapidité de la réaction des voisins" raconte Samer. "Et lorsque les journalistes sont arrivés, les policiers ont commencé à ordonner à tout le monde de se disperser avant de tirer des gaz lacrymogènes."


Une banderole sur laquelle on peut lire "Nous resterons tant que le zaatar et les oliviers seront là" est accrochée près des décombres de la maison de la famille Hamida, démolie par l'armée israélienne en mars 2026 - Photo : Qassam Muaddi / Mondoweiss

La police israélienne a tiré tellement de gaz lacrymogène que le reporter d'Al Jazeera, Tharwat Shaqra, s'est mis à pleurer en direct, alors qu'il couvrait la démolition.

Samer et ses enfants ont regardé la maison qu'ils avaient construite à la sueur de leur front s'effondrer, mais la scène était trop dure à supporter pour Najla.

"Chaque coup de marteau du bulldozer était comme un coup de marteau dans mon cœur" se souvient-elle. "J'avais tant investi de moi-même dans cette maison et je ne pouvais pas simplement regarder nos meubles être jetés dans la rue."

Pour Samer, la démolition de sa maison revenait à jeter "le fruit de toute une vie de travail".

"Je ne sais pas comment nous allons nous en sortir" s'exclame-t-il. "Une chose est sûre : s'ils s'attendent à ce que nous partions, ils rêvent. Nous resterons ici, quel qu'en soit le prix."

25 mars 2026 -  Mondoweiss - Traduction :  Chronique de Palestine

* Qassam Muaddi est un journaliste palestinien basé à Ramallah. Il couvre l'actualité palestinienne : événements politiques, mouvements sociaux, questions culturelles... Il écrit pour les quotidiens libanais Assafir et  Al Akhbar, les sites  Middle East Eye,  Mondoweiss et  The New Arab, ainsi que pour les journaux électroniques palestiniens  Metras et  Quds News Network.Son  compte twitter.

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