Par Mikaël Faujour
Depuis cinquante ans, des libertariens tentent de créer des sociétés sans État, sans impôts, sans démocratie. L'histoire de ces "cités libres" est celle d'échecs répétés - et d'un projet qui, pourtant, n'a jamais été aussi lié au pouvoir.
"Je ne crois plus que liberté et démocratie soient compatibles", affirmait dès 2009 Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, sur le site du libertarien Cato Institute. Cet extrait est connu, mais la suite l'est moins. Il analyse en effet qu'il existe "trois nouvelles frontières technologiques" pour échapper à la "soi-disant démocratie sociale" : le cyber-space (l'Internet), le outerspace (l'espace) et le seasteading (les océans).
Le techno-milliardaire ne faisait pas que théoriser : il investissait, à la fois dans le Seasteading Institute, fondé en 2008 pour créer des cités flottantes en eaux internationales ; dans Próspera, une enclave privée sur l'île caribéenne de Roatán, au Honduras ; dans Pronomos Capital, un fonds de capital-risque dédié exclusivement aux "villes de demain", ou encore dans les campagnes de J. D. Vance et de Donald Trump. L'homme n'avance pas masqué. Il affirmait d'ailleurs :
"À notre époque, la grande tâche des libertariens est de trouver une échappatoire à la politique sous toutes ses formes - des régimes totalitaires et fondamentalistes à ce qu'on appelle la"social-démocratie"dominée par la plèbe irréfléchie [the unthinking demos]."
Et le projet de soustraire le capitalisme à tout contrôle démocratique en créant des espaces échappant aux États est plus vieux que Peter Thiel. Il traverse plusieurs décennies de tentatives, d'échecs et de métamorphoses.
Fuir l'État : utopies en eaux libres
La première stratégie consiste à créer de nouvelles sociétés hors du territoire des États existants.