01/04/2026 mondialisation.ca  12min #309563

 Cuba dénonce le «chantage» des États-Unis après la menace d'un blocus pétrolier

Se plier ou se briser : Cuba deviendra-t-il le prochain trophée de Donald Trump ?

Par  Marc Vandepitte

Depuis la révolution de 1959, Cuba est une épine dans le pied de Washington. L'existence d'un projet socialiste à peine à 150 kilomètres des côtes américaines était inacceptable. Des générations de présidents ont tenté de mettre l'île à genoux par le sabotage, l'isolement et la pression économique.

L'exemple cubain devait disparaître, ou au moins être tellement endommagé qu'il ne puisse plus servir d'inspiration. Cette stratégie a conduit au blocus économique le plus long de l'histoire moderne, qui aujourd'hui encore détermine la vie de millions de Cubains.

Plus de partenaire stratégique

Pendant des décennies, Cuba a pu compter sur un soutien extérieur. D'abord de l'Union soviétique et des pays du Comecon, plus tard du Venezuela. Ces alliances constituaient une ligne de vie, surtout pour l'approvisionnement en énergie et le commerce. Mais cette époque est révolue.

Après l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par des troupes américaines, un partenaire crucial a disparu. Pour la première fois depuis 1959, Cuba n'a plus de véritable partenaire stratégique et se retrouve presque seule. La Havane est plus vulnérable que jamais et, pour la Maison-Blanche, le moment semblait venu de porter un coup de grâce à la révolution.

Trump  a déclaré ouvertement qu'il pouvait s'emparer de Cuba. "Que je libère Cuba ou que je m'en empare : je pense pouvoir en faire tout ce que je veux.", a-t-il déclaré aux journalistes à la Maison-Blanche à Washington.

Pour y parvenir, il a imposé, le 29 janvier, un blocus pétrolier total. Les pays qui osent encore fournir du pétrole à l'île subissent une pression extrêmement forte de la part de Washington.

Plus précisément, il vise  les missions médicales internationales. En forçant les pays d'accueil à expulser les médecins cubains, l'île perd actuellement sa principale source de revenus, qu'elle utilise pour importer des médicaments et des denrées alimentaires de base.

Une société à l'arrêt

Cuba est historiquement très dépendante des importations, en raison de son passé de colonie de monoculture et du manque de matières premières. L'énergie est particulièrement vitale à cet égard.

Avant le blocus énergétique, Cuba consommait environ 110 000 barils de pétrole par jour, dont 40 000 étaient produits localement. Le reste provenait du Venezuela, du Mexique et de la Russie. Depuis janvier, cet approvisionnement s'est  presque  complètement tari.

Le gouvernement cubain  reconnaît que des erreurs ont été commises par le passé, comme la réforme monétaire ratée de 2021 [1]. Mais aucune économie ne peut tenir lorsqu'elle doit fonctionner avec à peine 40 % de son énergie tout en étant financièrement étranglée.

Pour la population cubaine, cette crise se traduit par une dure réalité. Les villes sont à l'arrêt faute de carburant pour les bus et les voitures. L'industrie fonctionne à peine, les magasins sont difficilement approvisionnés et la nourriture se fait plus rare.

Le système de santé, autrefois vitrine de la révolution, est soumis à une forte pression. Les opérations sont reportées ou annulées par crainte de coupures de courant. La mortalité durant la première année de vie  a doublé.

Des bébés prématurés et vulnérables meurent dans des couveuses lorsque l'électricité est coupée, même si le personnel médical fait tout ce qu'il peut pour continuer à les ventiler manuellement. Selon l'Organisation mondiale de la santé, la situation est " très préoccupante".

Même le tourisme, longtemps une source importante de devises, s'effondre en raison de l'infrastructure peu fiable. Des hôtels sans électricité n'attirent pas de visiteurs. Ainsi, l'étau économique se resserre de plus en plus.

La résilience de la population cubaine est actuellement poussée à l'extrême dans une lutte pour la survie qui a été délibérément créée par Washington afin de provoquer des troubles sociaux et un soulèvement populaire.

Objectif et stratégie de Washington

Tout comme dans la guerre contre l'Iran, les objectifs de l'administration Trump ne sont pas vraiment clairs. Il semble également que Trump et Rubio ne soient pas sur la même longueur d'onde.

De nombreux Cubains vivant aux États-Unis ne veulent rien de moins qu'un changement de régime. Un noyau dur mais influent  s'opposera farouchement à tout rapprochement avec Cuba et tentera même de le saboter. Pour sa future carrière politique, Rubio, lui-même fils de migrants cubains,  dépend de ce groupe de partisans de la ligne dure. Il a déjà  indiqué qu'il vise un changement de régime.

Un changement de régime classique semble toutefois improbable. Le système politique cubain est  solidement ancré et jouit encore d'une  grande légitimité.[2] De plus, aux États-Unis, il y  a peu ou pas de soutien pour une intervention militaire [3].

Chez Trump, la pression des Cubano-Étasuniens ne joue pas. En outre, après le fiasco en Iran et l'absence d'un accord de paix en Ukraine, il a un besoin urgent d'une "victoire" politique pour  se renforcer en vue des élections de mi-mandat cruciales de novembre.

Rubio est un poids lourd à la Maison-Blanche. Il est la première personne depuis Henry Kissinger à être à la fois conseiller à la sécurité nationale et secrétaire d'État. Pourtant, il est  moins puissant que Kissinger. Sous Donald Trump, son ministère a été vidé de sa substance, tandis que des dossiers sensibles comme la guerre en Ukraine, à Gaza et en Iran ont surtout été confiés à Steve Witkoff et Jared Kushner.

Dans le dossier cubain également, il semble également qu'il ne parvienne pas à s'imposer.. L'objectif des négociations actuelles entre Cuba et les États-Unis n'est pas d'ordre politique (changement de régime), mais avant tout économique.

Trump souhaitait depuis longtemps faire des affaires avec Cuba et, en 1998, il a même envisagé un investissement, peut-être en violation de la législation relative au blocus. Plus tard, il y a déposé sa marque. Pour lui, ce qui compte avant tout, c'est un gouvernement qui importe des produits étasuniens, quel que soit le système politique, selon  The Economist.

Avec le blocus énergétique, Washington veut désormais contraindre Cuba à des réformes économiques profitant aux entreprises étasuniennes Il veut  accéder à des secteurs stratégiques tels que l'énergie, les ports, le tourisme et les télécommunications. En échange, il attend une libéralisation approfondie : des entreprises privées plus grandes, l'ouverture du système bancaire et la réduction des monopoles d'État.

Le changement politique est dès lors davantage un moyen qu'une fin en soi. Washington ne vise pas un changement de régime, mais opte pour une stratégie plus subtile, inspirée du Venezuela. Pas un renversement complet, mais un " ajustement de régime" : une coopération forcée accompagnée d'ajustements limités au sein de la direction politique.

Des signaux provenant de Washington suggèrent que le départ du président Díaz-Canel pourrait être une condition pour un accord.

Réponse cubaine

L'asphyxie ne conduit pas à une insurrection massive. Selon Daniel Montero, journaliste de Democracy Now, les gens sont surtout occupés à survivre, à se demander ce qu'ils peuvent encore manger. La frustration augmente, mais ne se dirige pas contre le gouvernement ; elle vise plutôt Trump et renforce la volonté de résister. (Voir son reportage ci-dessous, en anglais).

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Pour illustrer cela, prenons l'exemple de Silvio Rodríguez, le chanteur le plus célèbre de l'île - fidèle au gouvernement sans pour autant en être un larbin - qui a symboliquement demandé  un fusil Kalachnikov pour signifier qu'il défendrait Cuba en cas d'attaque.

Le gouvernement reste lui aussi combatif. Dans le passé, il existait déjà des plans visant à réduire la dépendance aux combustibles importés grâce à des panneaux solaires et à verdir l'énergie. En raison du blocus énergétique actuel, cette transition  est désormais accélérée.

Il n'est pas question de se plier aux exigences des États-Unis. Le président Díaz-Canel a averti que toute tentative de changement de régime se heurterait à une " résistance inébranlable". En même temps, il a annoncé que des pourparlers avaient été engagés, sur la base du respect de la souveraineté cubaine.

Parallèlement, le gouvernement cubain adopte une attitude pragmatique. Une  vingtaine de prisonniers impliqués dans les émeutes violentes de l'été 2021 ont été libérés. En outre, des réformes économiques profondes sont mises en œuvre. Les investissements étrangers  sont encouragés et les  Cubains vivant à l'étranger peuvent désormais investir sur l'île. C'est une ouverture remarquable après des décennies de contrôle strict.

De plus, Cuba est prêt à discuter de  compensations pour les biens américains nationalisés, à condition que les dommages causés par le blocus soient également reconnus. Ce sont des propositions qui témoignent d'une attitude constructive, mais il reste incertain de savoir si et dans quelle mesure Trump y répondra. Son imprévisibilité reste la plus grande variable dans ce conflit.

Washington utilisera-t-il Cuba comme une victoire rapide pour engranger des gains politiques internes, en concluant un accord qui crée certaines opportunités économiques pour les entreprises étasuniennes ? Ou bien le siège médiéval sera-t-il prolongé afin de plonger encore davantage les habitants de l'île dans le désespoir ?

Les deux scénarios sont possibles. Ce qui est certain, c'est que la population cubaine paie le prix de ce jeu géopolitique impitoyable.

Solidarité internationale nécessaire

Dans ce contexte, la solidarité internationale grandit. Des pays comme le  Mexique,  la Russie,  la Chine,  le Vietnam et désormais aussi  l'Espagne ont déjà exprimé leur soutien et envoient des convois humanitaires pour briser le blocus.

Ces dernières semaines, plus d'une centaine d'activistes, de syndicalistes et de députés européens  sont arrivés à La Havane avec une aide humanitaire d'une valeur d'un demi-million d'euros. En outre, le convoi "Nuestra América" a atteint La Havane avec des biens supplémentaires pour soutenir la population.

Ces "flottilles" ne se contentent pas d'acheminer de la nourriture et des médicaments, elles envoient également un signal politique fort contre l'hégémonie et le pouvoir arbitraire des États-Unis.

En même temps, le silence reste assourdissant en Europe, à l'exception notable de l'Espagne. C'est une honte que les gouvernements occidentaux refusent de condamner cette stratégie criminelle d'asphyxie. En détournant le regard, ils se rendent complices de la destruction d'un peuple.

Les prochaines semaines seront décisives pour le peuple cubain.

Marc Vandepitte

Notes :

1  La réforme monétaire ("Tarea Ordenamiento", 2021) a supprimé le système de double monnaie et devait rendre l'économie plus transparente. En pratique, elle a conduit à une forte inflation, à une hausse des prix et à une perte de pouvoir d'achat, tandis que la productivité et l'offre restaient insuffisantes. Elle a ainsi aggravé la crise économique au lieu de la résoudre.

2 Cela est notamment le résultat de la pratique de larges consultations de la population lors de décisions importantes, comme  la modification de la Constitution (2019) ou la reconnaissance du  mariage homosexuel (2022). À chaque fois, une grande majorité de la population s'est rendue aux urnes pour voter.

3 Seulement 13 % y sont favorables, tandis que 61 % y sont opposés.

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

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